De la pratique du yoga (1)

Après les rencontres de Dinesh et de John, il a bien fallu se pencher sur le Yoga. Mais qu’est-ce que ca veut bien dire, bon sang ? J’ai eu la chance d’en avoir une brève introduction à travers eux.

A l’origine, le yoga est lié à la religion hindouiste. Les premières mentions explicites qui en sont faites apparaissent dans les deux corpus sacrés de l’hindouisme :

–          Les Vedas, qui contiennent la sagesse divine, auraient été écrits entre 1800 et 1500 av. J-C (Petit traite de l’histoire des religions, F. Lenoir).

–          Les Upanishads, qui constituent un commentaire des Vedas et en font une analyse philosophique, aurait été écrits entre le VII et le IIème siècle av. J-C.

Ici, un peu d’Histoire s’impose. Anciennement, le sous-continent indien fut peuplé par la civilisation de la vallée de l’Indus qui se développa entre 3500 et 2000 av. J-C. Néanmoins, nous en savons très peu de choses car son écriture n’a pu être déchiffrée à ce jour. Son extinction est brusque et coïncide avec l’arrivée des peoples indo-européens, les Aryas, au début du IIème millénaire av. J-C. Il est difficile d’établir à quel point les Aryas ont utilisé la force pour coloniser la vallée du Gange. Les civilisations se mélangent : les Aryas adoptent et intègrent la culture et les mœurs locales. Le yoga pourrait ainsi prendre son origine aussi bien dans la religion pré-védique de la civilisation de l’Indus (issu de postures des brahmanes Durant les rituels) ou avoir été apporté par les conquérants Aryas.

Depuis la codification du yoga par Patanjali au IIème siècle av. J-C. Dans les Yoga Sutra, le yoga a fait un bon bonhomme de chemin ! Des multitudes de formes différentes se sont développées, tant et si bien que l’on pourrait croire que chaque maitre yogi enseigne un yoga différent. Chacun a sa spécificité, un mode d’approche particulier. Pour en citer quelques-uns :

–          Le Jnana Yoga vise à atteindre la connaissance transcendantale.

–          Le Bhakti Yoga constitue lui en un yoga de dévotion et d’amour.

–          Le Karma Yoga se caractérise par la visée de l’action désintéressée.

La pratique du yoga s’est désolidarisée de l’hindouisme et se retrouve dans d’autres religions (notamment le bouddhisme) mais constitue également une activité a part entière.

Fait parfois méconnu, Yoga signifie Union en Sanskrit (une des plus vieilles langues vivantes, apportée par les Aryas et dont dériverait les dialectes indiens dont l’hindi) : union du corps et de l’esprit, union de l’âme avec le monde, union du moi avec la Vérité, union de l’Atman avec le Brahman (ou Paramatman).

Pour conclure cette introduction au yoga, j’indiquerai que Patanjali résume l’objectif du yoga par l’atteinte d’un état de paix permanent (Kaivalya) dans le but de faire l’expérience de son moi véritable.

Au bon souvenir de Rishikesh

Les personnes interrogées répondent différemment à chaque fois. L’importance de la famille, la responsabilité vis-à-vis des familles employées… John a simplement répondu Yoga. C’est sa philosophie.  Il a quitté les plages ensoleillées de Santa Monica en Californie, abandonné  son job d’agent immobilier et vendu son appartement pour vivre le cours de sa vie. Il est venu à Rishikesh, dans l’historique bastion du yoga. Si vous étudiez les religions, vous devez vous rendre à Jérusalem. Si vous étudiez le yoga, vous devez être à Rishikesh. C’est aussi simple que cela !

Justement, sa vie, son travail… Tout ceci perdait peu à peu son sens. Le yoga prenait une part grandissante, lui qui est arrive un peu par hasard lorsqu’il s’est retrouvé entrainé par un copain dans une salle aux enseignements mystérieux.

Aujourd’hui, il est là, à caresser sa barbe blonde baignée par le soleil de l’après-midi. Il sait pourquoi il est là. Il veut suivre l’enseignement de son maitre yogi pour vivre et revivre ces moments durant lesquels il est touché par la grâce : une expérience bouleversante et incroyable, indescriptible… Je peux sentir ce singe être un singe, je peux sentir l’herbe être l’herbe. Cette chose à l’intérieur de toi, c’est exactement la même chose que celle qui anime ce singe ou qui vit dans cette herbe. C’est sa quête à lui.

Une quête dénuée d’objectifs, sauf peut-être celui de rester avec lui-même chaque jour. La mort peut l’interrompre, il ne s’en soucie guère. Il vit intensément le chemin qu’il a choisi : détachement émotionnel, abandon du monde matériel, vie simple… Le sens désormais il l’a. Rien à voir avec les autres, il le trouve en se centrant sur lui-même.

John est le premier d’une longue série à me conseiller la lecture du Bhagavad-Gita, un texte sacré de l’hindouisme. En plein champ de la bataille opposant les Pandava et les Kaurava, le prince Arjuna, un des Pandava, tombe en plein doute lorsqu’il aperçoit des membres de sa famille chez les Kaurava : il demande alors conseil au seigneur Krishna, tiraillé entre le devoir de conduire son armée et la mort de membres de sa famille. Le texte relate le dialogue entre Krishna et le prince Arjuna.

L’échange continue et dérive, pour s’achever sur cette question. L’humain ne se définirait-il pas par cette recherche de l’illumination ? 

De la fierté d’être Indien

En tant que voyageur, l’Inde est un réel bouleversement où chaque sens est mis à l’épreuve, où vous perdez tous vos repères… Dans la diversité des cultures et des paysages, vous pourrez néanmoins y trouver un point commun : le How do you like India ? de chaque indien vous sera demandé avec le même sourire, la même profondeur et la même fierté ! La fierté d’appartenir à cette culture millénaire regroupant plus d’un milliard d’individus.

Ce même sentiment se retrouve chez les interrogés :

 

  • Le banquier est fier de travailler pour l’accès aux services bancaires pour tous les indiens (entre 50 et 70 % n’ont pas de compte en banque).
  • Le directeur d’agences de voyage est fier de faire découvrir son pays (et non pas sa région) sous toutes ces formes.
  • Le cuisinier est fier de la multitue des saveurs qui régalent nos papilles.
  • Le vendeur de textiles est fier de valoriser le savoir-faire traitionnel de son pays (des écharpes en pashmina, aux draps décorés à la peinture en bloc en passant par les patchworks rajputs).

 

J’ai rarement senti le partage d’un tel sentiment d’appartenance dans une communauté et certainement pas à une échelle aussi importante !

Discussion de café

Après deux jours passés dans sa guesthouse, le manager me rappelle pour répondre à ma première demande. What did you want to know about indian believes ? Le personnage est fort de caractère. Isolé dans sa petite salle sans fenêtre, vissé sur son siège, il gère ses quelques employés d’une main ferme. Ses braillements traversent les quatre étages du vieil haveli bleu (maison traditionnelle) par le patio central. Il semble aussi sympathique que colerique. Scotché sur son écran ou accroché au téléphone pour répondre à la moindre demande de ses clients, il n’escalade les marches qui mènent au toit que pour prendre un, deux ou plusieurs verres de whisky.

Il avait balayé mes questions du premier jour aussi rapidement qu’il encaisse les clients. A présent, il semble plus disposé. Personnage direct, attaque frontale. What are your believes about death ? Do you feel any emotions thinking about your own death ? Je vais vous dire ce que je pense de la mort moi ! La première vérité est que tout le monde ressent la peur et que quoiqu’on en dise cette peur existe. Elle arrivera quand elle arrivera ! Une vérité, une explosion de paroles qui sonnent peut-être comme un détachement sur un fond de gêne face a la mort.

L’interlocuteur insiste sur cette seule vérité pour ajouter que chacun de nous sent interieurement venir le moment ou la vie s’échappera de notre corps. Un bref intermède colerique survient alors pour dénoncer la corruption des médecins face aux villageois : pour certains maux bénins, ils sont envoyés vers des cliniques commissionnées et vendent bijoux, terres et maison pour sauver leurs femmes malades.

Ce court interview se termine aussi abruptement qu’il a commencé sur la question du suicide. La réponse est sans appel : personne ne peut avoir envie de se suicider ! Seuls les musulmans le pratiquent selon une règle religieuse en jurant sur le Coran.

Ces quelques minutes illustrent sous un certain angle les trois traits principaux que je retiens jusque-là de notre étape en Inde :

  • Une acceptation générale de la mort conduisant a des comportements jugés risqués par notre culture occidentale.
  • De cette acceptation (ou fatalisme), culturelle et religieuse, se dégage une grande force vitale dans chacun des interviewés.
  • Enfin, la place de la culture populaire est importante comme le dépeint l’opinion de Yogi sur le suicide.

Soirée pyjama avec Dinesh

Dinesh se réveille chaque matin pour aller s’asseoir en tailleur sur la table de méditation installée sur son balcon. Alors qu’il fait encore sombre, immobile face au Gange, il ferme les yeux pour mieux se concentrer  sur lui-même. La puissance, la profondeur, la pureté de son long Om vient mélodieusement marquer le départ de la nouvelle journée. Ses cheveux blancs, gage de sa sérénité, contrastent avec sa peau couleur chai.

19 : 00 Toc, toc, toc. Good evening sir. I am coming to you since I would like to talk to you. I am interested in indian culture… Okay, Okay ! Après un court échange avec se femme, Dinesh me donne rendez-vous après manger.

20 : 30 A peine arrivé devant sa porte, Dinesh m’ouvre pour m’inviter dans leur chambre d’ashram. Tout est impeccablement rangé et il m’invite à prendre place sur le banc pour discuter tandis que sa femme est allongée sur le lit en train de lire un magazine. Ils sont népalais, retraités et viennent profiter chaque année un ou deux mois du cadre calme de Rishikesh, là où le Gange surgit des contreforts himalayens. La ville où vivrait plus de 3000 maitres yogis dispensant leurs enseignements. Pour lui, le yoga ne représente qu’une activité comme une autre lui permettant de maintenir une bonne forme physique et un esprit vif. L’effet est saisissant pour un homme de 75 ans. Il est hindou et pour lui, c’est une philosophie de vie. Une philosophie de vie plutôt qu’une religion. L’hindouisme n’est rattaché à aucun prophète, messie ou autre personnage sacré. Il est le résultat de l’évolution de croyances au fil du temps, ce qui explique la diversité des cultes qu’on y rencontre. Une philosophie et une représentation du monde qu’il vit manifestement pleinement tant il dégage un bonheur de vivre.

Après m’avoir expliqué sa vision de l’hindouisme (article a venir), il m’explique les 4 périodes traversées durant la vie, équitablement divisées :

Bramhachanga, l’apprentissage, la période de la vie durant laquelle on étudie, on se concentre pour apprendre le nécessaire pour notre vie future.

Grahastha, la vie active durant laquelle vous travaillez pour subvenir a vos besoins le restant de votre vie, vous vous mariez, vous elevez des enfants.

Banprastha, qui se traduit littéralement en sanskrit « aller dans la jungle ». C’est le moment de la vie ou vous commencez à penser votre propre mort et  à chercher la vérité de votre vie ou la Vérité, tout simplement.

Sanyas. Vous avez atteint la libération. Vous avez réussi a élever votre âme. Vous attendez la mort le plus simplement du monde : détachement affectif, abandon du monde matériel, vos cinq sens sont morts et vous n’avez plus d’émotion … sauf une ! Etre en constante unité avec le Parmatma, une forme de super-ame collective. Une joie incommensurable, inexprimable !

Toute votre vie vous devez vous efforcer d’élever votre âme « autant que faire ce peut » m’explique Dinesh. Il souligne bien que dans cette vie-là (les hindous croient à un cycle de réincarnation jusqu’à l’élévation de l’âme), chacun ne dispose pas des mêmes conditions.

Pour les hindous, la vie s’apparente à prendre un bain dans le Gange. « Oublie le passe, et ne te soucie pas du futur ». A chaque instant et malgré tous vos efforts, les gouttes d’eau qui viennent de ruisseler sur votre corps s’échappent irrémédiablement et glissent le long de vos doigts, tandis que vous êtes bien incapables de connaître le flux d’eau en amont qui viendra bientôt lécher votre peau. Le passé n’est que source de crispations alors que le futur restera toujours imprévisible !

Vous n’etes pas seuls ! (2)

La question soulevée interroge nos croyances. Pourquoi ? D’où naissent-elles ? La réponse mêle certainement de très nombreuses influences. En ce qui me concerne, l’influence parentale appuyée par l’éducation de l’Ecole (et sa pensée cartésienne) ont forgé un esprit définit comme athéiste (doctrine qui nie l’existence de Dieu, Larousse).

Approfondissons. Le monde des athées pourrait se diviser en deux sous-groupes :

  • les esprits cartésiens dont la perception de la vie est basée sur les connaissances scientifiques actuelles.
  • les esprits spirituels qui supposent une réalité non-sensible.

Ces derniers m’interpellent. Ils se disent croire « en quelque chose » : l’existence d’un avant et d’un après la vie biologique, la présence d’un principe unificateur auquel on retournerait, ou encore l’immuabilité d’une destinée qui régierait les grands axes (voir même les petits événements) de notre vie.

Or, ces croyances restent majoritairement floues, construites de manière éparse et ne font pas l’objet de rituels collectifs. Des lors, les représentations des « spirituels » ne peuvent être que personnelles, en opposition aux croyances religieuses qui sont partagées à grande échelle. L’influence d’entités collectives telles que l’Ecole ou la Société sur les croyances des spirituels est réduite. La sphère privée, au contraire, est la principale source d’influence : les membres du cercle privé d’une part, mais également l’expérience de vie. Les rencontres ou situations vécues peuvent jouer un rôle important dans la naissance de la spiritualité. Cependant, avant le passage à l’age adulte, n’oublions pas que celles-ci sont partiellement prédéfinies par l’environnement familial. A l’opposé, dans les croyances religieuses, l’influence de l’expérience privée diminue face à la présence d’entités collectives (organisations religieuses, Société, Ecole).

En résumé (et de mon point de vue), les croyances se forgent sous une multitude d’influences, notamment l’environnement familial. Lorsque la croyance se retrouve dans une entité collective (comme c’est le cas pour les religions ou la pensée athéiste cartésienne), l’influence de cette dernière est prédominante tandis que lorsqu’elle ne se traduit pas collectivement, une croyance peut être davantage formée par des expériences de vie personnelle.

Interrogation

J’aimerais partager une interrogation soulevée par une lecture récente La Source Noire (1987) dans lequel l’auteur, Patrice Van Eersel, est parti enquêter sur les premières recherches portant sur les Experiences de Mort Imminente (EMI ou NDE – Near Death Experience). Je voudrais dès à présent présenter une citation :

Quel est ce lien invisible qui nous maintient attaches les uns aux autres a travers l’évolution ? Ce lien qui, depuis des centaines de milliers, voire des millions d’années, et malgré tous les bouleversements extérieurs – et quels que soient vos pourcentages respectifs de capacités utilisées -, vous maintient assis sur le même banc intérieur, toi le Blanc dans ton vaisseau hypertechnologique, et lui, l’Aborigène, accroupi tout nu au soleil, le corps peinturluré, traçant des figures du bout des doigts dans le sable ?

Pour information, les aborigènes d’Australie sont estimés s’être isolés des peuples d’Eurasie entre -40 000 et – 50 000 ans.

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